Mekong Delta – In A Mirror Darkly

Le thrash technique n’a jamais été un style très en vogue, et ne le sera probablement jamais. Parmi les quelques groupes en relevant, Mékong Delta est généralement considéré comme l’un des fondateurs. Créé en 1985 par Ralf Hubert, à la base ingénieur du son ayant travaillé pour nombre de groupes de thrash et de heavy allemand, il s’agit de l’un de ces groupes ayant toujours été porté par un seul homme, et conséquemment ayant enchainé pas mal de changements de line up sans que cela n’altère forcément son esprit ou ses performances. L’actuel date de 2008, et c’est le second album qu’il réalise avec cette équipe-là, après Wanderer on the Edge of Time en 2010.

Musicalement, l’histoire du groupe est assez surprenante. Partit d’un trash expérimental technique, riche et créatif, il se mit à partir de son quatrième album Dances of Death (and Other Walking Shadows) à incorporer des morceaux tirés du répertoire classique, réinterprétés avec les instruments du metal. Ils affichaient notamment une prédilection pour Modest Moussorgski, musicien russe du XIXème siècle connu principalement pour son opéra Boris Godounov et sa suite de pièces pour pianos Tableaux d’une Exposition, où il décrivait en musique ce que lui inspiraient les peintures de l’un de ses amis. Et précisément, c’est avec la transposition intégrale de ces morceaux dans un album que culmina cette tendance de Mekong Delta en 1997. D’une étonnante complexité, proposant qui plus est deux versions de chaque morceau (une jouée uniquement par le groupe et une où il est en compagnie d’un orchestre) l’album dérouta une bonne partie des fans.

Puis, comme si cet effort l’avait épuisé, le groupe splita. Il se reforma quelques années plus tard sous l’influence de Ralf Hubert, qui réédita l’intégralité des anciens albums. Puis vinrent deux nouveaux, Lurking Fear en 2007 et Wanderer on the Edge of Time en 2010. Et quatre ans après, c’est maintenant In A Mirror Darkly.

Un album de Mekong Delta n’est jamais facile à aborder. C’est une construction complexe, déroutante. Rien que le fait de faire une introduction instrumentale de sept minutes et demi courant sur deux titres successifs n’est pas ordinaire.

Globalement, et comme le veut le style, ce sont d’ailleurs les parties instrumentales qui prédominent largement ; sur chaque titre elles sont généralement plus longues que les passages de chant.

Sur un point, In A Mirror Darkly rompt avec les albums précédents : les influences classiques. Cette fois, pas de morceau de piano reprit à la guitare électrique, pas de construction sur le modèle symphonique avec allegro et moderato. Le groupe abandonne cette tradition et revient clairement à ses racines thrash, comme en témoignent les rythmiques rapides, les guitares fortement distordues et les harmoniques marquées.

Et pour autant, les morceaux gardent quelque chose de la musique classique dans leur construction. Dans leur complexité, dans le choix des harmoniques, dans cette façon de placer les breaks, de ménager des « espaces » à chaque instrument au sein de chaque passage en jouant notamment sur les différents niveaux de distorsions … Difficile à expliquer. Mais l’idée est là : le groupe est revenu à ses racines thrash, mais il ne lui était pas possible d’abandonner intégralement tout lien avec la musique classique. L’utilisation qu’il en fait est simplement plus discrète, et sa fusion avec le thrash plus complète.

Le résultat est étonnant, et tout simplement brillant. A tel point qu’un titre purement instrumental comme Inside the Outside of the Inside, bien que long de six minutes et placé en plein milieu de l’album, est si dynamique et si riche musicalement qu’il ne casse absolument pas le rythme – ce qui serait le cas avec pratiquement n’importe quel autre groupe.

Le chant de Martin LeMar, même s’il occupe moins de place, n’en est pas moins le deuxième élément central de l’album. Sa voix de ténor est étonnamment souple. Et curieusement, encore une fois, même si sa technique ne relève pas de la musique classique, l’utilisation qu’il en fait s’en rapproche, notamment par sa façon d’occuper une octave très large, de pousser sa voix vers des notes plus aigües façon vibrato, ou plus grave que son registre normal suivant les passages, sans pour autant la forcer. C’est particulièrement visible au début de l’album : il chante The Sliver in Gods Eye en voix haute, puis sans transition enchaine le titre suivant, The Armageddon Machine, en voix de basse.

Il fait preuve également d’une grande expressivité, ajoutant des inflexions très variées à son chant – il  faut écouter Janus pour s’en faire une idée.

Des chœurs réduits (deux ou trois voix en arrière-plan) le suivent et le soutiennent. Employés avec sobriété, ils n’empiètent pas sur le chant ni sur les parties instrumentales.

Voici donc un album qui ravira les fans de technicité. Mais les compositions sont si riches et si variées que tout metalleu devrait, à mon sens, au moins y jeter un œil, notamment tous ceux – et ils sont nombreux – qui jouent au sein de leur propre groupe et composent pour eux-mêmes.

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