INTERVIEW D’ARKAN

Le Pavot Enragé : Bonsoir, et merci pour l'interview ! Elle fait suite au concert que vous avez donné le dimanche 28 mai à la Maroquinerie. Un bon concert, qui a permis de constater que vous disposez d’une solide base de fans sur Paris ! Et vue de la scène, c’était comment ?

Arkan : Très bien ! C’est vrai que cela faisait longtemps qu’on n’avait pas joué en tête d’affiche, et on voit vraiment la différence avec un concert lambda. Là, on savait vraiment que le public était venu pour nous ; c’était un moment un peu particulier puisqu’on jouait Salam, notre dernier album, dans son intégralité ; il y avait une certaine attente et c’est vrai que le public était bien réceptif. Le Pavot Enragé : Par rapport au concert de l’an dernier, où vous étiez la première partie d’Orphaned Land avant Suidakra ? Arkan : C’était différent ! C’est un très bon souvenir aussi, mais notre show s'inscrit dans le cadre d’une première partie : les gens n'étaient pas venus spécialement pour nous, même si c’est vrai que l’affiche, de part les groupes qui étaient proposés, offrait une certaine cohérence, notamment entre Orphaned Land et nous ; certains étaient venus pour les deux j’imagine, mais en majorité pour Orphaned Land. Le public était bien réactif, mais c’est vrai que la Maroquinerie c’était encore autre chose. Le Pavot Enragé : En France, on vous compare souvent à Orphaned Land – en fait on vous appel même LE Orphaned Land français. Qu’est ce que vous pensez de cette filiation ? Arkan : On trouve ça plutôt flatteur (rire) ! Orphaned Land est un groupe qui a fait ses preuves. Il existe depuis vingt ans et a débuté en Israël dans un pays qui n’est pas franchement réputé très pro-Metal. Il ont pourtant réussi à se forger un succès mondial avec des albums qui ont eu un retentissement international, notamment Mabool. C’est donc très flatteur, et ça ne nous dérange absolument. Si cela avait été le contraire, on n’aurait pas tourné avec eux et on n’aurait pas demander à Kobi Farhi (nb : le chanteur d’Orphaned Land) de chanter sur Deus Vult. Il y a bien sûr des différences entre les deux groupes, qui pour nous semblent évidentes, mais les gens qui connaissent un peu moins la musique orientale les voient peut être moins, et ça se comprend. Dans le petit milieu du folk metal oriental, il n’y a pas cinquante milles groupes ; à partir du moment où Orphaned Land est le groupe le plus connu, c’est normal qu’on nous compare à eux. C’est la règle du jeu.  Si vous aimez Orphaned Land, venez écouter Arkan, je pense que ça peut intéresser tout le monde, et puis si vous êtes un peu curieux vous remarquerez qu’on a une patte un peu différente ! (rire) Le Pavot Enragé : Une chanteuse, déjà… Arkan : Oui. On n’est pas le premier groupe de Metal à en avoir une (rires), mais c’est vrai qu'Arkan a également intégré une chanteuse parce que dans l’univers oriental c’est très important. On essaye de mélanger un peu tous les côtés de l’orient à notre musique, or le chant féminin est l’une des facettes de la musique orientale qu’on voulait intégrer, et ça nous semblait dommage de ne pas vouloir le faire soit parce que ça nous rapproche des groupes « à chanteuse » sois parce qu’Orphaned Land le fait. Ce sont des questions que nous ne sommes absolument pas posé. Il fallait l’intégrer parce que le chant féminin est l’une des composantes importantes de la musique orientale. Le Pavot Enragé : Justement, dans la musique orientale, quelles sont vos sources d’inspiration principale ? Arkan : C’est notamment Oum Kalthoum, Fairuz,etc… mais Samir et Mus pourraient pour t’en parler un peu plus car ils ont baigné depuis tout petit dans ce milieu là. Avec la différence de langue, la différence de sonorité et de prononciation de l’arabe, c’est plus difficile de retenir le nom de tous ces artistes (rire). Enfin, c’est très divers, ça va de la musique purement instrumentale à de la musique plus « populaire », moins pointue, mais qui fait partie du patrimoine culturel oriental. Le Pavot Enragé : Dans la salle, pendant le concert, on entendait des youyous, quelqu’un était venu vêtu d’une djellaba… Est ce que vous pensez que vous jouez le rôle de trait d'union entre deux cultures ? Arkan : Oui bien sûr, la musique a par nature vocation à rassembler les gens, donc si nous pouvons rassembler des gens de différents backgrounds, qui écoutent différent types de musiques tant mieux. Au concert, il y avait des gens qui écoutent vraiment du Metal pur et dur ; d’autres qui écoutent moins de Metal mais sont attiré par l’originalité du concept ; si on peut marier un peu tous ces gens là, on aura atteint un de nos objectifs. Si on arrivait à créer un pont entre différentes cultures, différents courants musicaux, pour essayer d’ouvrir culturellement les gens, ce serait génial ! Le Pavot Enragé : Qui compose dans le groupe ? Arkan : Il y a principalement deux personnes qui composent: la partie rythmique c’est Foued, le batteur, et la partie mélodique c’est Mus, notre guitariste. Ca, c’est pour la trame des chansons ; pour tout ce qui est arrangements, orchestration, c’est le groupe dans son ensemble. La base du travail de composition se fait donc à deux, pour que ce soit plus simple. C’est extrêmement compliqué de composer à cinq, très peu de groupes le font, et surtout le font bien. Le Pavot Enragé : Et ça fait quel effet de growler avec un oud ? Arkan : Oh, c’est une habitude ! Tant que ça me convient d’un point de vue artistique, je suis près à expérimenter beaucoup de choses. Le Pavot Enragé : Et à long terme, vous envisageriez de faire appel à d’autres musiciens avec d’autres instruments acoustiques du monde arabes ? Des flûtes, des cithares… Arkan : Sur le nombre d’instrument c’est fort possible. Ca dépend principalement de notre position sur l’affiche. Si on joue en première partie, malheureusement on peut difficilement se permettre d’utiliser des instruments un peu atypiques. Par contre, si on joue en tête d’affiche on a beaucoup plus de temps, ne serait-ce déjà que pour les balances, et sur scène on peut plus facilement d’«aérer» notre set, avec des instruments acoustiques et des parties originales. Donc ça oui, je pense que ça se fera d’ici quelque temps. Le Pavot Enragé : A ce sujet, maintenant que Abderrahmane Abdallahoum est parti, vous n’avez plus de chanteur « clair »… Pour l’instant, c’est Sarah qui fait les parties claires. Ca va changer ? Arkan : Pour l’instant ça reste comme ça, mais les choses peuvent évoluer. Certains membres du groupe chantent aussi ; on verra éventuellement comment intégrer leur chant plus tard… On a pas mal de pistes. Il y aura surement un peu de changement sur le prochain album. Le Pavot Enragé : Le prochain album est déjà prévu ? Arkan : Pour l’instant, c’est trop tôt pour planifier un troisième album. On doit avant tout soutenir Salam, et c'est déjà beaucoup de boulot ; des tournées sont prévues à la fin de l’année et il y a pas mal de concerts, donc il ne faut pas vouloir se précipiter. Surtout pour le troisième ; c’est toujours un album un peu délicat, perçu comme « l’album de la maturité », là où on franchit un cap. Soit on reste dans l'underground, soit on arrive à passer un peu le cap et à sortir la tête de l’eau… Le Pavot Enragé : Salam a quand même eu un vraiment très bon accueil, globalement… Les critiques sont vraiment bonnes, le public on l’a vu à la Maroquinerie… Arkan : Oui… Nous sommes très contents de l’accueil qui a été réservé Salam. C’est vrai que l’on a que de très bonnes critiques, on est content que les gens soient sensibles à notre musique, qui propose pourtant un mélange un peu atypique. Le Pavot Enragé : A propos d’atypique, pourquoi est-ce qu’il n’y a jamais de chanson en arabe ? Arkan : Si, sur Salam il y a des paroles en arabe, mais pas un morceau entier en arabe. Par contre sur Hilal oui, Athaoura et Lamma Bada sont, si ma mémoire est bonne, en langue arabe. Sur Hilal, on a un peu mélangé l’arabe, l’anglais, le latin, l’hébreux. Le Pavot Enragé : Qui écrit les paroles ? Arkan : Pendant que Mus et Foued travaillent sur la composition, moi je réfléchis aux thèmes des paroles. Je me documente beaucoup, il y a toujours une base historique, et comme ce sont des concepts albums c’est vrai que ça demande une certaine recherche, donc pas mal de temps. C’est donc quelque chose que je fais en amont, et au moment où eux nous proposent leurs compositions moi je leur propose un thème. Comme ça on met aussi le travail d’écriture en commun. Le Pavot Enragé : C’est souvent un peu dur de reconnaitre les thèmes, à quoi tu fais allusion… Arkan : Oui, c’est toujours abstrait. Le problème, c’est que si tu te réfères à trop d'éléments historiques, tu peux très vite tomber dans quelque chose de très descriptif, de très terre-à-terre mais qui n’évoque pas grand-chose. C’est là dedans qu’il faut éviter de tomber, c’est pourquoi les paroles sont volontairement assez abstraites ; je ne voulais pas faire un cours d’histoire. Hilal était suffisamment abstrait pour ne pas tomber dans ce travers-là, Salam l’est aussi mais parce que je voulais également proposer une double lecture. Cet album parle du choc des civilisations et je voulais que l’auditeur, en lisant les paroles, puisse aussi bien s’imaginer que ce que je raconte se passe au temps des croisades, où les Francs sont allés au Moyen Orient pour conquérir Jérusalem, premier grand choc des civilisations, autant qu’il puisse imaginer que c’est un récit beaucoup plus contemporain (Irak, Afghanistan…) C’est pour cela que je voulais un thème qui soit intemporel, je ne voulais surtout pas tomber dans le travers du descriptif, et des paroles avec des chevaliers, des épées et des dragons ! (rire) Donc voila, il y a toujours une dimension artistique, mais suffisamment abstraite pour ne pas être descriptive, et il y a toujours une dimension politique quelque part (plus dans Salam que dans Hilal) puisque l’histoire, de par la façon dont tu la racontes, a forcément une connotation politique. Le Pavot Enragé : Et pourquoi baptiser Jérusalem « sufferpolis » ? Arkan : Parce que j’aimais bien le contraste. Jérusalem, ça signifie « ville de la paix », littéralement ; et pourtant quand tu te documentes un peu sur l’histoire de la ville, elle est faite de massacres indescriptibles. Pendant les croisades, notamment. Et justement, j’aimais bien ce contraste entre la ville de la paix et la ville de la souffrance. En fait, cette ville a manqué son rendez-vous « heureux » avec l’histoire. C’est une ville symbolique pour les trois grandes religions monothéistes ; elle aurait pu symboliser cette union des religions autour de « prophètes » reconnus par les trois religions, Abraham et Moise, et elle aurait pu être une ville de la paix et de la tolérance, mais cela a été tout le contraire… Et pour moi, c’est un énorme gâchis qui a été fait. Donc oui, j’aimais bien le contraste entre cette vision de la paix qui était à la base de la « création » de la ville, et ce à quoi cela a aboutit, c'est-à-dire malheureusement à de la souffrance. Le Pavot Enragé : Et qui continue… C’est une vision qui s’inspire du film « Kingdom of Heaven » ? Arkan : Non, du tout, je n’ai même pas vu le film. J’ai lu des livres sur les croisades, et j’ai été frappé par le parallèle qu’on pouvait faire avec la situation d’aujourd’hui. Quand je parle de cette notion de choc des civilisations, l’image qui me vient à l’esprit c’est celle d'une plaie qui n’est pas cicatrisée. Et aujourd’hui, on en revient toujours aux mêmes débats, aux mêmes préjugés, à une même intolérance, alors que les croisades c’était il y a mille ans… Donc finalement, on revient progressivement à cette notion de choc des civilisations, avec la fin de ce monde bipolaire où tu avais d’un côté les Etats-Unis et de l’autre la Russie, et rien entre les deux, que tout était déterminé par ces deux grandes puissances. Maintenant qu’il n’y a plus cela, on en revient à cette notion de choc des civilisations, et à la confrontation entre le monde judéo-chrétien occidental, et le monde arabo-musulman. Le Pavot Enragé : Justement, l’un des moyens utilisé pour promouvoir la paix c’est la musique. Il y a des orchestres mixtes, palestiniens et israéliens, des concerts pour la paix… Arkan : Tu sais, la musique a rarement engendré la guerre. Normalement, ça crée de la communication, d’ailleurs ce n’est pas un hasard si dans beaucoup de régimes autoritaires la musique est au pire bannie ou du moins restreinte. En Afghanistan, les talibans interdisaient d’écouter de la musique. Sous le IIIème Reich, on faisait la chasse aux musiciens classiques qui ne faisaient pas de musique wagnérienne ; on réprimait tous les artistes qui évoluaient dans un registre un peu plus abstrait, qui était considéré comme de l’art « dégénéré »… Le Pavot Enragé : Pour en revenir à « Hilal », il m’a semblé qu’il y avait des références à la mythologie babylonienne… Arkan : Oui, c’est totalement ça ! En fait, Arkan ça veut dire « les fondations », la base. Je trouvais intéressant de faire un parallèle entre le monde nouveau et les réalisations de la première grande civilisation humaine. La première à avoir eu un appareil administratif, un corpus de lois, à développer l’irrigation… Je voulais notamment montrer le rapport que pouvaient avoir ces gens-la au suprême, aux dieux. Notamment, je voulais montrer que cette civilisation a vraiment marqué son empreinte sur les conceptions philosophiques et religieuses du monde occidental, et jusqu’à aujourd’hui ; elle a fortement influencé la Bible notamment. Il y a beaucoup de récits sumériens que l’on retrouve dans la Bible, notamment tous les passages sur le déluge, c’est purement sumérien. Donc le concept c’était de montrer le lien qui existait entre les sumériens et le divin et comment la première grande civilisation voyait son rapport avec le divin. La première chanson de l’album relate le début du déluge. Les gens voient les éléments déchainés, et se demandent pourquoi. Ils vont voir le grand prêtre de la cité, qui leur explique pourquoi ils ont provoqués, de part leurs comportements, un déluge qui est le symbole de la punition divine. Le Pavot Enragé : C’est tout de même un rapport un peu ambigu, Gilgamesh, par exemple, passe son temps à se moquer d’eux… Arkan : Justement le déluge, là c’est la punition des dieux qui trouvent que les êtres humains ne sont pas assez reconnaissants envers eux, et veulent s’émanciper, veulent de plus en plus de pouvoir… Et donc les dieux les punissent, mais sans les éradiquer puisqu’ils avertissent Ziusudra. Le Pavot Enragé : Ok… Tu m’as dit qu’Arkan ça voulait dire fondation en arabe ? Arkan : Oui. Le Pavot Enragé : Une question qui fâche... Quand on tape « Arkan » sur google, on tombe quelque chose d’un peu différent à quoi on s’attendait… Ca surprend ! Arkan : Oui je sais… Il n’y a bien évidemment aucune corrélation. C’est un terme arabe, et il se trouve que c’est aussi le surnom d’un tortionnaire serbe… On n’allait pas changer le nom du groupe pour autant, c’eut été lui faire trop de crédit. Donc on a gardé notre nom. On a beau être référencé en premier, il y a toujours sa page wikipédia… Le Pavot Enragé : Bah bientôt vous passerez devant, ce sera une belle victoire… [Note de la rédaction : depuis le moment où a été fait cette interview, c’est effectivement ce qui c’est passé ; le groupe Arkan arrive maintenant en tête des moteurs de recherches.] Arkan : Oui… Le Pavot Enragé : Actualité : votre opinion sur le printemps des peuples arabes ? Arkan : Nous sommes évidemment heureux de ce qui ce passe là bas même si tout n'est pas rose. De toute façon, tous les peuples opprimés ont vocation à retrouver un jour leur liberté. On est plutôt fier de ce qui s’est passé et on espère que ce mouvement de liberté ne sera pas récupéré à des fins non démocratiques… On est allé en Tunisie avant les évènements, et c’est vrai qu’on sentait une certaine pression du pouvoir, ça se voyait. Les seules publicités qu’on voyait dans la rue, c’étaient les portraits de Ben Ali… Il y avait vraiment comme une chape de plomb au dessus de nous, et c’est beau de voir qu’un peuple a réussi à retourner un gouvernement qui était installé depuis déjà une quinzaine d’année donc oui, on est heureux, et on espère que ça va vraiment bénéficier au petit peuple, et pas toujours aux mêmes, que les gens vont pouvoir aspirer à la liberté, qu’il y aura une meilleur répartition des richesses, parce qu’on l’a bien vu, que ce soit dans le cas de Ben Ali, de Moubarak ou de Khadafi, ces personnes là avaient accumulé des fortunes assez indécentes, alors que leurs peuples crevaient de faim. Si le renversement de ces dictateurs peut aboutir à un meilleur partage des richesses, c’est parfait. Il ne faut pas oublier que ces pays sont très riches pour la plupart; l’Algérie par exemple tout comme la Libye ; le problème c’est que ça ne bénéficie pas à la population, parce qu'il y a des régimes qui sont corrompus, qui ne sont pas démocratiques, qui veulent que les cadres du pouvoir soient récompensés uniquement pour leur fidélité au régime, et qui n’ont pas envie de partager cet argent avec le peuple. Le Pavot Enragé : Eh bien, merci pour l’interview, et en espérant vous revoir bientôt sur scène ! Arkan : Merci !

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